TUNISIE 1956-1962

LE CONTEXTE ET LES ORIGINES DU CONFLIT

Du XVIème siècle à nos jours, les relations entre la France et la Tunisie étaient le plus souvent le fait d’États indépendants. La politique française qui conduisit tant au protectorat qu’au conflit ouvert de Bizerte était dictée par le souci de préserver les intérêts de la France dans le sud du bassin méditerranéen et, souvent, d’assurer la sécurité de l’Algérie voisine dont le statut était très différent de celui de la Tunisie.

La dynastie beylicale

Durant trois siècles, à partir de 1574 date à laquelle les Turcs reprirent Tunis aux Espagnols qui l’avaient conquise en 1534, la Tunisie resta dans la mouvance ottomane. Gouvernée un temps par un pacha, un dey et un bey, la Tunisie fut gouvernée, suite à la prise du pouvoir par Hussein ibn Ali en 1705, par un bey, souverain absolu et héréditaire, sous la suzeraineté de la Sublime  Porte. La dynastie ainsi instaurée perdura jusqu’en 1957.

Au XVIIème et XVIIIème siècles, précise M.Moore, l’activité essentielle de la Tunisie consista dans la guerre de course, qui faisait peser une insécurité permanente sur le commerce chrétien en Méditerranée. Elle s’acheva en 1819. A compter de cette date, la Tunisie réorganisa et modernisa progressivement son économie.

 

Portrait d’Ahmed Bey, par Charles Gleyre, Fondation Rambourg, Tunisie

Ahmed Bey (1837 – 1855) joua un rôle essentiel durant cette période : tentative pour s’émanciper du sultan ottoman en s’appuyant sur la France, abolition de l’esclavage, émancipation des juifs, ouverture d’écoles chrétiennes, création d’une armée et d’une marine modernes. Ahmed Bey fut reçu à Paris en 1846 comme un chef d’État. Ce vent de réforme souffle jusqu’en 1881. Mais « parce qu’il s’est achevé par le protectorat français, ce demi-siècle de Lumières (1837 – 1881) a laissé un goût amer dans la mémoire collective tunisienne», explique Marie Verdier.

En effet, la mauvaise administration, une fiscalité excessive provoquèrent une révolte en 1864 qui fut écrasée dans le sang. Cinq années plus  tard, les finances beylicales mirent la Tunisie au bord de la faillite. La France, le Royaume-Uni et le nouveau royaume d’Italie mirent la Tunisie sous tutelle. La situation s’améliora sous Sadok Bey. Mais la France voulant s’assurer le contrôle de la Tunisie pour garantir la sécurité de l’Algérie, elle obtint au congrès de Berlin (1878) de pouvoir y intervenir. « Je crois que la poire tunisienne est mûre et qu’il est temps pour vous de la cueillir », dit en des termes assez crus le prince de Bismarck à l’ambassadeur de France à Berlin, Charles Raymond de Saint-Vallier, en 1879.

Ce que fit Jules Ferry en avril 1881, prétextant des incursions en territoire algérien, pour envahir la Tunisie depuis l’Algérie par une force de 30 000 hommes. A l’approche du corps expéditionnaire, Sadok Bey accepta le traité du Bardo ou de Kassar Saïd, le 12 mai 1881, qui plaçait la Tunisie sous protectorat de la France.

Le protectorat

Le début du protectorat coïncida avec le soulèvement des tribus du sud dans la région de Kairouan et de Sfax. Le mouvement cessa par la prise de Sfax (11 juillet 1881) et celle de Kairouan (26 octobre) et de Gafsa (19 novembre). La convention de La Marsa (8 juin 1883) précisa les modalités du protectorat : le bey abandonnait à la France la défense nationale et la politique étrangère et lui donnait toute liberté pour réformer l’administration. Celle-ci passa progressivement sous contrôle français. A partir de 1910, la France s’orienta vers l’administration directe. La France mit économiquement le pays en valeur (construction de routes et de ports, exploitation du phosphate, relance de la culture de l’olivier.

La naissance du mouvement des Jeunes Tunisiens en 1907 témoigne de la résistance tunisienne. En 1920 apparut le Destour. La France ne proposa pas de réformes suffisantes. En 1934, la scission du Destour donna naissance au Néo-Destour, plus radical, dirigé par Habib Bourguiba. Celui-ci, avec d’autres dirigeants, fut aussitôt arrêté et déporté dans le sud du pays. En 1936, Léon Blum le fit libérer, mais Bourguiba fut de nouveau arrêté en 1938.

Le protectorat français en 1881 avait attisé les protestations de l’Italie qui avait des visées sur la Tunisie. Dans les mois qui précédèrent la Deuxième Guerre mondiale, Mussolini raviva les ambitions italiennes sur la Tunisie. Après la défaite de 1940, le gouvernement de Vichy réussit à éviter l’occupation italienne de la Tunisie. En novembre 1942, suite au débarquement allié en Afrique du Nord, les Allemands se rendirent maîtres des points stratégiques tunisiens. Les troupes françaises évacuèrent la Tunisie mais reprirent, à côté des Anglais et des Américains, dès le 19 novembre, la lutte contre les forces de l’Axe. Ces dernières opposèrent une résistance farouche mais la Tunisie fut finalement conquise par les troupes anglo-franco-américaines – dont le détachement Leclerc – après une campagne de trois mois (18 février – 13 mai 1943).

 

Une carte de la Tunisie du temps du protectorat.
Au nord, on perçoit d’ouest en est, la frontière algérienne, le port de Bizerte et Tunis, la capitale.

La Tunisie passa sous l’administration du Comité français d’Alger. Bourguiba, libéré en 1942 par les Allemands, tenta, en vain, d’obtenir des Français un modification du statut de la Tunisie. Le général de Gaulle rétablit purement et simplement le régime du protectorat par décret du 27 mars 1944.

Au lendemain de la guerre, le Néo-Destour et les syndicats reprennent la lutte pour l’indépendance. Après des débuts prometteurs en matière de réforme, la IVème République durcit progressivement sa politique, notamment sous le résident général Jean de Hauteclocque, qui fit de nouveau arrêter Bourguiba en janvier 1952. Le terrorisme se développa durant les deux années qui suivirent.

Lire annexe 1 : La résistance tunisienne racontée par une collégienne.

Le président du Conseil français, Pierre Mendès France fit alors un geste spectaculaire qui dénoua la crise : accompagné du maréchal Juin (dont la présence devait rassurer les colons), il se rendit à Tunis le 31 juillet 1954 et reconnut, dans son discours de Carthage, l’autonomie interne de la Tunisie. Bourguiba revint triomphalement en Tunisie le 1er juin 1955. La France reconnut l’indépendance totale de la Tunisie le 20 mars 1956.

Aux élections qui furent organisées en avril 1956, le Néo-Destour obtint une majorité écrasante. Bourguiba devint chef du gouvernement et proclama le 25 juillet 1957 la déchéance de la monarchie et l’établissement de la République. Les relations franco-tunisiennes restèrent délicates voire difficiles du fait de la guerre d’Algérie.

 

halte pour un commando de chasse à la frontière de l’Algérie et de la Tunisie (Coll.part.)

Le FLN algérien disposait en effet de la Tunisie comme d’une base arrière, mais en 1958 l’aviation française bombarda la base FLN de Sakiet en territoire tunisien. Mais les deux gouvernements tunisien et français réussirent à éviter le conflit armé. Bourguiba, devenu président entre-temps, le 25 juillet 1957, poursuivait cependant la lutte pour obtenir l’évacuation totale de son pays par les troupes françaises, ce qui aboutit à la crise ouverte de Bizerte du 20 au 22 juillet 1961.

CHRONOLOGIE DES EVENEMENTS

La marche à l’indépendance de la Tunisie, malgré des raidissements et des difficultés s’est faite dans de bonnes conditions. La crise de Bizerte qui survient en 1961 apparaît dès lors comme un conflit post-colonial opposant deux volontés, les présidents Habib Bourguiba et Charles de Gaulle à propos d’une base à l’intérêt stratégique évident : le site (voir carte Wikipédia ci-dessous) comprend un port prolongé par deux lacs intérieurs reliés à la mer par un goulet le long duquel s’est développé Bizerte ainsi qu’une piste atterrissage.

Plan de situation de Bizerte

20 mars 1956 : La Tunisie se proclame indépendante. Une bonne partie du territoire de l’ancien protectorat tunisien passe sous l’autorité du nouvel État. La France conserve son autorité militaire dans quelques zones. Deux jours après la proclamation de l’indépendance, le président Habib Bourguiba définit son objectif : l’évacuation des Français de Tunisie. De nombreuses zones sont évacuées rapidement mais celle de Bizerte est considérée comme un point stratégique par l’armée française et l’OTAN, la seule base navale pour elles sur la rive sud de la Méditerranée.

Un soldat tunisien est fait prisonnier Par un Français dans le port de Bizerte (Coll.part.)

Juillet 1961 : Sanglants affrontements à Bizerte. L’amiral français Maurice Amman, commandant la base, annonce le lancement de travaux d’agrandissement, débordant sur le territoire tunisien : ceci provoque la colère du président Bourguiba, qui, en représailles, réussit à bloquer la base. Des combats sanglants entre soldats français et tunisiens se déroulent du 20 au 22 juillet 1961. 

Lire en Annexe 2 : Les événements de Bizerte racontée par une collégienne

Octobre 1962 : La France abandonne définitivement la base de Bizerte. Les rapports franco-tunisiens, encore dégradées par la nationalisation des terres appartenant aux étrangers en 1964, redeviennent cordiaux en 1967.

 

Vidéo : Les événements de Bizerte à travers les archives de l’Institut national de l’Audiovisuel.

Pour lire la vidéo, cliquez sur le lien ci-dessous :

http://fresques.ina.fr/independances/fiche-media/Indepe00043/la-crise-de-bizerte.html

BILAN DES VICTIMES

Le bilan est incertain.

La crise ouverte de Bizerte s’est traduite par une trentaine de morts du côté français, mais des centaines, voire des milliers du côté tunisien. Selon le Croissant rouge tunisien, les trois jours d’hostilité auraient fait 5 000 morts du côté tunisien (civils et militaires confondus), pour tel historien le bilan vraisemblable serait de 4 000 tués. Le communiqué officiel tunisien fait état de 630 morts et de 1 555 blessés : c’est ce bilan qui a été reproduit sur le monument du cimetière des martyrs de Bizerte.

SITOGRAPHIE

Abis Sébastien, L’affaire de Bizerte, une crise géopolitique méconnue, Revue Confluences Méditerranée, 2008/4 (n°67).

L’affaire de Bizerte est pour l’auteur une crise de la décolonisation.

https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2008-4-page-129.html

Collectif, L’autre côté de la colline, Regards croisés sur l’histoire militaire, Bizerte 1961, la dernière bataille coloniale de la France.

Blog retraçant la chronologie des événements avec un grand nombre de photos d’archives.

http://lautrecotedelacolline.blogspot.fr/2013/12/bizerte-1961-la-derniere-bataille.html

El Machat Samya, La crise de Bizerte 1960 – 12962, Revue française d’histoire d’outre-mer, année 2000, volume 87.

L’article explique en quoi cette crise est un acte de souveraineté en trois parties (le sens du conflit, la fausse manœuvre de la bataille de l’évacuation, l’internationalisation du conflit).

http://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_2000_num_87_328_3819

INA (Institut national de l’Audiovisuel), Crise de Bizerte.

Une vidéo de 7 minutes présentant à travers des documents d’archives, la montée de la tension, les trois jours du conflit, l’action diplomatique.

http://fresques.ina.fr/independances/fiche-media/Indepe00043/la-crise-de-bizerte.html

Wikipédia, Crise de Bizerte.

Article clair et complet présentant la crise dans son contexte, son déroulement (montée de la tension, combats, action diplomatique) et dans ses conséquences.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Crise_de_Bizerte

BIBLIOGRAPHIE

 

Abis, Sébastien, L’Affaire de Bizerte (1956-1963), Tunis, Sud Éditions, 2004

Abis, Sébastien et Cordier-Féron, Damien, Bizerte, otage de l’histoire : de la Seconde Guerre mondiale aux indépendances du Maghreb, Paris, L’Harmattan, coll. « Histoire et perspectives méditerranéennes », 2011

Collectif, Chronique du 20e siècle, Éditions Chronique, 2000.

Mourre, Michel, Dictionnaire encyclopédique d’Histoire, Larousse – Bordas, nouvelle édition 1996, p.5590 et suiv.

Renaud, Patrick-Charles, La Bataille de Bizerte (Tunisie) : 19 au 23 juillet 1961, Paris, L’Harmattan, 2000

Verdier, Marie, Aux racines de l’exception tunisienne, La Croix du mercredi 28 décembre 2016.

ANNEXES

Annexe 1 : La résistance tunisienne racontée par une collégienne (O.L., 2016)

Profitant du mécontentement d’après-guerre et stimulé par l’indépendance de la Libye voisine, le parti Néo-Destour réclame des réformes alors que Paris préconise un système de co-souveraineté au sein de l’Union française. Bourguiba (leader nationaliste) intensifie sa campagne pour l’indépendance de la Tunisie.
En décembre 1951 le gouvernement français rejette les revendications tunisiennes. Une nouvelle politique est mise en place par le nouveau Résident Général, Jean de Hauteclocque arrivé, le 13 janvier 1952, sur un bateau de guerre. L’arrestation, le 18 janvier 1952, de 150 nationalistes (ou destouriens), inaugure l’ère de la répression et de la résistance. Cette dernière se caractérise par des grèves, des manifestations de rue, l’envoi de motions de protestation et différentes formes de mobilisation populaire. Mais le cycle réaction – répression provoque l’escalade et entraîne exécutions de collaborateurs, attaques de fermes coloniales, puis opérations militaires contre les troupes coloniales. Le 22 janvier 1952, le colonel Durand est abattu au cours d’une manifestation de protestation organisée par le Néo-Destour, à Sousse. L’affrontement entre les manifestants et les forces de l’ordre, le 23 janvier, à Moknine, se termine par une fusillade. Trois gendarmes sont tués. En 1952 des explosions de bombes artisanales, des sabotages, des grèves, des affrontements se déroulent dans différentes villes comme: Tunis, Sousse, La Marsa.
L’apparition d’un commando de 15 membres, dans le Sud tunisien, le 12 décembre 1952 et son affrontement avec les troupes françaises illustre le passage de l’agitation sporadique à la lutte armée. En 1953, se développe une radicalisation de la lutte, par la multiplication des attaques contre le système colonial et ses alliés – dénoncés comme «collaborateurs» – et la coordination de l’action avec les militants engagés dans la résistance armée. Pendant les années 1953 et 1954, les groupes nationalistes s’organisaient en « véritables forces militaires, sous l’autorité des chefs désignés ou reconnus par le parti ». Outre ces commandos importants, des unités légères ont multiplié les attaques contre les symboles du système colonial.
À partir de 1952, la répression s’abat sur les responsables politiques et Bourguiba est arrêté. Or, le recours au terrorisme conduit la France à réagir. Le 31 juillet 1954, Pierre Mendès-France accorde l’autonomie interne à la Tunisie.

 

Annexe 2 : Les événements de Bizerte racontés par une collégienne (J.B., 2016)

Avec la proclamation de l’indépendance de la Tunisie, en 1956, la majeure partie du territoire de l’ancien protectorat passe sous l’autorité du nouvel État. La France conserve son autorité militaire dans quelques zones. Mais le président Habib Bourguiba veut l’évacuation des Français de la Tunisie.
Après évacuation de nombreuses zones, il reste celle de Bizerte, considérée comme un point stratégique par l’armée française et l’OTAN, car c’est la seule base navale qu’elles possèdent sur la rive sud de la Méditerranée.
Bourguiba rencontre pour la première fois Charles de Gaulle en 1961. La même année, l’amiral français Maurice Amman, commandant la base de Bizerte, annonce le lancement de travaux d’agrandissement sur la piste d’atterrissage de Sidi Ahmed, débordant sur le territoire tunisien. Ce qui suscite la colère de Bourguiba qui met en demeure les ouvriers tunisiens de cesser les travaux et somme les militaires français de les remplacer sur le chantier. Ensuite, on avise des militaires français que la présentation d’un laissez-passer signé par le gouverneur sera nécessaire pour sortir de Bizerte. Le 1er juillet, le gouverneur de Bizerte interdit définitivement aux entreprises privés de travailler pour la base.
Le 6, des manifestants parcourent la ville en réclamant l’évacuation de la base. Le général de Gaulle trouve cette pression inacceptable. Les manifestations se succèdent pendant plusieurs jours, pendant lesquels des tranchées sont creusées et des barrages mis en place de barrages autour de la base.
Le 7, Bourguiba envoie son directeur de cabinet remettre une lettre à de Gaulle pour le pousser à le satisfaire sur Bizerte. Les manifestations ne cessent pas. En même temps, l’amiral Amman décide de prendre des dispositions car il sent l’épreuve de force arriver. L’armée tunisienne est mise en état d’alerte. Bourguiba fixe un ultimatum pour le 19 juillet. Le gouvernement français confirme à Amman que des renforts sont à sa disposition. Bourguiba annonce le blocage de la base mais de Gaulle ne veut pas céder au chantage. Les deux camps en viennent donc à se battre.
Les Tunisiens positionnent des canons et le 20 juillet, à 1 h 15, 300 à 400 Tunisiens attaquent avec des grenades incendiaires et des charges explosives la porte de l’arsenal de Sidi-Abdellah. Des troupes françaises sont parachutées pour dégager la zone du port et des combats s’engagent. Les États-Unis tentent de faire cesser les hostilités mais elles se poursuivent encore pendant 3 jours. Le conseil de sécurité de l’O.N.U. se réunit les 21 et 22 juillet et demande un retrait des troupes françaises et un début de négociation avec un cessez le feu. La France s’abstient. Un accord de cessez-le-feu est finalement conclu mais de nombreux Tunisiens restent prisonniers.
Le 18 août, de nouvelles manifestations ont lieu et de Gaulle déclare qu’il ne veut pas partir de Bizerte mais qu’il reconnaît la souveraineté tunisienne. Bourguiba lui propose de garder la base et un accord est mis en œuvre dès le 2 octobre sans difficulté. Le 1er juillet 1962, l’arsenal de Sidi-Abdellah est évacué définitivement et[] le 19, le général de Gaulle[] annonce que les « forces armées quitteront la Tunisie sans contrepartie ni esprit de retour », « dans 18 mois ».